FEMMES - Malila Kakar: une Afghane tuée

Publié le par Christine Burtin Lauthe

A l’hiver 2007, de passage à Montréal, j’ai eu l’occasion de participer à une rencontre organisée par l’organisme « Droits et démocratie » avec le gouvernement afghan. Ils étaient une quinzaine de ministres dont la ministre de la Condition féminine à répondre aux questions de l’Assemblée. Nouvelle dans ses fonctions, juriste, parlant très mal l’anglais et pas du tout le français, la Ministre suivait la rencontre grâce à sa traductrice et sans intervenir. Accompagnée de femmes de différents Mouvements québécois, j’étais allée la saluer à la fin de la rencontre. Je m’étais permis de lui dire « Madame, sachez que les femmes du monde entier vous regardent aller ; elles vous soutiennent et vous accompagnent dans votre mission auprès des femmes afghanes. Quand vous agirez pour ces femmes, pour leur émancipation, leurs droits, l’évolution de leur place dans la société elles seront avec vous et elles vous soutiendront. Vous n’agissez pas seule ; la cause des femmes afghanes concerne les femmes du monde entier. Nous vous accompagnons et sommes derrière vous » Je ne sais pas si elle m’a comprise. Elle n’en a rien laissé paraître. Quelques temps plus tard, j’appris par la radio que la Directrice du Service des droits des femmes avait été abattue. Aujourd’hui, une capitaine de police est abattue parce qu’elle défend les femmes et lutte contre les crimes qui leur sont faits. Elle est abattue parce que femme. Le texte qui suit est issu du Monde.fr et de France 24.

Assassinat de Malalaï Kakar en Afghanistan

Dimanche 28 septembre, la capitaine de police Malalai Kakar a été tuée d'une balle dans la tête devant son domicile alors qu'elle se rendait à son travail. Cette policière qui dirigeait le département des crimes contre les femmes, de Kandahar, symbolisait la lutte pour l'émancipation féminine dans l'Afghanistan post-talibans. Peu après l'annonce de sa mort, un porte-parole islamiste s'est publiquement réjoui d'avoir réussi à l'atteindre. "Nous avons tué Malalai Kakar. Elle était notre cible, et nous avons réussi à l'éliminer", a-t-il déclaré à l'AFP. Les talibans ont multiplié les attaques contre les femmes occupant des postes à responsabilité, en particulier dans la police. En juin, Bibi Hoor, une lieutenante âgée de 26 ans, a été abattue par balle dans la province de Heart, après avoir refusé de quitter son emploi.

Originaire d'une famille de policiers, Malalai Kakar s'était engagée en 1982 alors que le pays était encore sous occupation soviétique. Après la prise de pouvoir des talibans, elle avait été sommée de quitter la police. Mais dès la chute du régime islamiste en 2001, elle n'hésite pas à reprendre du service dans la ville de Kandahar, qui reste pourtant le fief de la milice. Pour sa sécurité – elle a été visée par plusieurs attaques –, elle ne se déplaçait jamais sans son arme. Elle cachait un pistolet sous sa burqa pour se rendre tous les jours au commissariat de police.

BRAS DE FER PERMANENT CONTRE LES TALIBANS

Aux yeux des talibans, Malalai Kakar constituait un objectif privilégié. "Son bureau était devenu un refuge pour les femmes menacées ou maltraitées et elle s'opposait régulièrement aux décisions des juges conservateurs qui les renvoyaient dans leurs familles", écrit le quotidien britannique The Independent, qui l'avait rencontrée en 2003.

L'assassinat de Malalai Kakar témoigne d'un recul dans la lutte pour le droit des femmes en Afghanistan, dans un bras de fer permanent contre les talibans. Cette épreuve de force, Malalai Kakar la décrivait ainsi, il y a cinq ans, à un journaliste britannique : "Nous essayons de faire respecter la loi et la Constitution censée protéger le droit des femmes. Mais j'ai peur que nous perdions du terrain. Nous faisons face à de plus en plus d'obstacles. Au lieu de reprendre confiance en elles, les femmes ont chaque jour un peu plus peur des menaces." Déjà à cette époque, Malalaï n’était pas dupe. Elle était même parfaitement consciente des dangers de sa mission. Dans cette ville au cœur de l’ancien fief des Taliban, Malalaï, qui dirigeait le département des crimes contre les femmes, représente tout ce qu’exècrent les fondamentalistes. Mais cette mère de six enfants balayait les dangers d’un geste de la main. "Bien sûr que c’est dangereux, on regarde toujours derrière soi, avait-elle alors dit à Leela Jacinto, journaliste à FRANCE 24, dans sa langue pachtoune d’origine. Mais jusqu’à présent, je n’ai jamais été menacée, Dieu merci. Je suis prudente mais pas terrifiée. Je suis une femme forte et je veux servir mon pays."

Cinq ans plus tard, Malalaï Kakar est assassinée, en servant son pays. Son fils de 18 ans a été blessé au cours de l’attaque. Peu de doutes persistent sur les raisons de son assassinat. Les extrémistes ont tout simplement fait disparaître le défi que cette femme osait leur lancer quotidiennement, en faisant son travail.

La communauté internationale n’a pas tardé à réagir. Condamnant fermement cet assassinat, le président afghan Hamid Karzaï a déclaré qu’il était "consterné par cet acte brutal". Dans un communiqué publié dimanche, l’Union européenne (UE) a quant à elle déclaré : "Le meurtre de tout officier de police est condamnable. Mais celui d’une femme officier, au service non seulement de son pays mais aussi des femmes afghanes, est particulièrement odieux." En tant que policière issue de la communauté pachtoune, l’exemple que constituait Kakar ne doit pas être sous-estimé. Son rôle était crucial dans une société patriarcale, encore régie par le pachtounwali, un ancien code tribal qui, notamment, utilise les femmes en dédommagement de crimes. Selon le pachtounwali, les femmes non-mariées peuvent être "données" à une famille en compensation d’un crime. Dans la plupart des villes afghanes, les prisons pour femmes sont, encore aujourd’hui, remplies de détenues emprisonnées pour avoir fui leur foyer, pour avoir tenté d’échapper à la violence et aux mariages forcés.

Selon Masuda Sultan, une avocate née à Kandahar spécialisée dans les droits de l’Homme et auteure du livre "Ma guerre à la maison", Malalaï Kakar jouait souvent le rôle de défenseur non-officiel des détenues. En l’absence d’un système judiciaire efficace, Kakar était, selon Masuda Sultan, "comme l’avocate des femmes dans la police".

En 2003, lorsqu’elle était l’unique femme policière de la ville, elle avait déclaré qu’elle adorerait travailler avec une autre femme. Mais, avait-elle ajouté mélancoliquement, "je ne pense pas que ça arrivera dans un futur proche". "C’est l’Afghanistan", avait-elle conclu, amère. Elle avait tort. Malalaï Kakar est morte en laissant au commissariat de Kandahar, une équipe forte d’une dizaine de femmes. Ce n’est pas énorme. Mais il y a seulement cinq ans, ce chiffre dépassait complètement l’entendement.

Publié dans Femmes

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