Prostitution : réalité de rue

Publié le par Christine Burtin Lauthe

Johanne est une jeune femme que j'ai fréquenté il y a quelques années dans un quartier de Montréal au Québec. J'y faisais une enquête sur la prostitution de rue. Johanne semblait s'en être sortie mais à quel prix et dans quel état de santé ! 

Alors que le procès dit du Carlton amène des jeunes femmes dans la prostitution à témoigner courageusement à la barre, je vous propose une partie du témoignage de Johanne qui avait vécu tous les types de prostitution dont celle de soirées organisées par des prostitueurs riches et puissants de la société québécoise qui, sous prétexte de sommes importantes versées, considéraient qu'ils avaient tout les droits de consommation et de comportement. Au moment de l'interview elle se promène chaque jour qu'elle peut dans son quartier et propose de quoi manger à des personnes prostituées de la "piste cyclable" le long de l'avenue. Je n'ai pas traduit certains mots que vous devinerez, je pense.

"Si dans ma vie je n’avais pas rencontré Julien ou Guilaine (travailleurs de rue). je ne serai pas là. Je n’ai pas de mérite à faire ce que je fais aujourd’hui parce que ce que je fais ils l’ont déjà fais avec moi. On m’a déjà donné la main. On m’a déjà dis que je valais la peine. C’est pour ça que je peux encore dire au monde « Tu vaux la peine » et que je passe avec mon sac à dos dans la rue. Je m’arrête à chaque personne prostituée de la piste cyclable. Ils me disent « Pourquoi tu t’arrêtes ? » C’est la même phrase que je disais dans le temps de ma prostitution. « Pourquoi tu t’intéresses à moi. Je suis qui moi pour que toi tu t’intéresses à moi. Moi j’suis un trou de cul ! » Je réponds « mais non, t’en es pas un »

C : Croises-tu dans ta tournée, la travailleuse de rue de Stella (association réglementariste de la prostitution) ?

J : Oui, souvent. Ca m’arrive souvent. Je me suis même engueulée avec elle la semaine passée. Parce qu’on avait pas le même point de vue sur les « travailleuses du sexe ». Moi je leur dis « tu ne viendras jamais me faire croire que c’est des travailleuse du sexe. Oui c’est vrai elles travaillent dans le sexe mais c’est pas des travailleuse du sexe. C’est des esclaves. C’est des exploitées. Elles sont exploitées. Elles se font démantibuler le moral. Elles se font rabaisser. J’ai jamais vu encore, une prostituée monter sur une balustrade  et dire « Oui, regardez moi ! » Voyons donc. Y’a que Linda qui a fait ça et c’était dans un milieu gai.

C : Pourquoi est-ce que Stella dit que c’est un travail « comme un autre » ?

J : C’est pas un travail comme un autre. Lâchez moi ça vous autres. Je l’ai fais moi et je vais te dire une affaire que tu t’aimes pas quand tu fais ça. Tu ne t’apprécies pas. T’es même pas capable de te regarder dans un "hostie" de miroir. Tu te regardes dans un miroir mais tu te vois comme une chose, comme une catin. Pour que la catin soit présentable, il fait s’arranger. Mais c’est tout. T’es juste une poupée, t’es juste une porcelaine. Justement comme t’es une porcelaine t’es fragile. Attention aux coups que tu vas manger et t’en manges beaucoup. Bien souvent quand tu arrives pour récupérer, ta petite figurine de porcelaine t’es même pas capable de la recoller tellement elle est fissurée. Moi j’ai été capable de me recoller parce que je ne m’étais pas trop fissurée. J’ai été chanceuse même si on m’a laissé pour morte dans un container. Ils m’ont laissé dans le container pour morte.

C : Qui ?

J : Trois noirs. Je sais qu’ils sont passés en Justice mais regarde : 3 mois, 1 an et 6 ans. Tentative de meurtre ! Ils m’ont enlevé. Ils voulaient faire la peau à une putain. C’est moi qu’ils ont choisi. Ils voulaient se venger sur une blanche. Ils m’ont fait mal, ils m’ont vraiment fait mal. Y’a des débiles partout.

Mais si on revient à ce qu’on disait. Y’a jamais personne qui est vraiment mauvais. On a tous du bon à l’intérieur. Mais ce que la prostitution fait c’est qu’elle ne nous fait dévoiler que notre mauvais. Et à Stella, ils minimisent la chose. Parce que ça (parler de travailleuse du sexe) c’est dire « y’a pas de problème ». Y’en a un problème. Tu prends pas soin de toi, de ton corps. Va pas me dire qu’après 40 bonhommes qui t’ont passé sur le corps que tu t’aimes encore. Voyons donc. Moi maintenant je n’ai plus qu’un homme qui me passe sur le corps (son mari) et quand je me lave je ne pleurs plus. Avant, je me sentais sale à l’intérieur. C’est l’intérieur de notre corps qu’on salit le plus et qu’on essaye de laver.

Après un viol, j’ai essayé de me laver avec un « sos » et je me rendais la peau au sang. Quand t’es victime d’un viol y’a pas plus pire que ça, faut dire. Je frottais, je frottais et puis je me sentais sale. J’ai attendu que le sang sorte avec d’arrêter de frotter.

C : Les témoignages de victimes de viol parlent de honte. Est-ce que c’est ce que tu ressentais ?

J : Je ne pouvais plus avoir de honte après ce que mon père m’avait fait (inceste). Pas non plus après ce que moi je m’étais fait. Moi c’était pour faire payer. Je me disais " tiens ma bande de sales, vous payez pour mon cul, ma gang d’écœurants". C’est chien mais c’est ça. Je ne dis pas que c’était intelligent mais c’est une réaction normale. C’est toute cette réaction qu’on a. Ma fille, ma belle petite puce, ma beauté elle a eu malheureusement des attouchements sexuels par son demi-frère à 6 ou 7 ans. Son père est décédé, elle avait 8 ans. Elle est allée en famille d’accueil et dernièrement ils l’ont prise à faire de la prostitution. Ils ne veulent pas que je l’aide. Ils disent que je ne peux pas l’aider. Au contraire, c’est moi qui pourrait l’aider le plus. Ils pensent que je vais l’encourager à faire de la prostitution. Elle a 15 ans. Elle était chez les cadets et c’est son instructeur qui se faisait sucer. Il a 38 ans. Elle s’est faite sortir de chez les cadets.

C : Lui, n’était pas responsable, bien sûr !

J : Non ! Tu parles c’est elle qui l’a provoqué qu'ils disent ! Mais elle, elle voulait de l’attention et de l’affection et elle a appris que ça se donnait comme ça à cause de son hostie de demi-frère ! Son demi-frère il lui a appris que si elle lui pognait le paquet, il était gentil avec. Il lui achetait des bonbons, il lui achetait des glaces.

C : Mais toi, tu n’as rien vu ou su de tout ça ?

J : J’étais pas là (elle était dans la prostitution). 

 

Publié dans Prostitution

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